The Tropicool Company
The Tropicool Company

Philosophie


NOT IN MY NAME
Entreprise d'Art Tropicool.

Département des Toucans.
Un essai de Jonathan Chauveau-Friggiati

 

Créée en 2014 sur l’île de Sète, The Tropicool Company est une entreprise, une marque, une exposition, un commerce, un studio de création, une idée itinérante, une éthique de groupe, une philosophie immunitaire, une multiplicité d’auteurs, une oeuvre à l’oeuvre d’elle-même et un être-de-fiction autonome. The Tropicool Company c’est aussi une organisation matricielle générée, reformulée et alimentée en énergie par le dédoublement de personnalité de l’individu Jonathan Chauveau-Friggiati en « Président – Fondateur » de cette entreprise, une entreprise dont il est d’ailleurs bien moins le créateur que la créature, l’occupant d’une fonction dans un organigramme bien plus que son dirigeant. La métaphore géologique qui anime philosophiquement The Tropicool Company est celle qui, de passes en passes, nous fait passer du stade de l’île, de l’insularité artistique, au stade de l’archipel, des créations archipéliques.

Travailler seul à l’intérieur d’un groupe est une contradiction au coeur de la pratique actuelle de l’art. Le renoncement à l’autonomie individuelle de la personne artistique au profit du travail collectif est toujours le fruit d’une décision renouvelée. Au sein de la communauté du savoir flexible en revanche, l’affirmation de la pratique individuelle doit toujours être incluse dans les moments de partage des idées par l’équipe.
Liam Gillick, Qu’y-a-t-il de bon dans le travail ?, 2012

 
 

La pensée archipélique est une pensée du tremblement, elle ne s’élance pas d’une seule et impétueuse volée dans une seule et impérieuse direction, elle éclate sur tous les horizons, dans tous les sens, ce qui est l’argument topique du tremblement. Elle distrait et dérive les impositions des pensées de système. (…) La pensée archipélique convient à l’allure de nos mondes. Elle en emprunte l’ambigu, le fragile, le dérivé. Elle consent à la pratique du détour, qui n’est pas fuite ni renoncement. Elle reconnaît la portée des imaginaires de la Trace, qu’elle ratifie. Est-ce là renoncer à se gouverner ? Non, c’est s’accorder à ce qui du monde s’est diffusé en archipels précisément, ces sortes de diversités dans l’étendue, qui pourtant rallient des rives et marient des horizons.
Edouard Glissant, Traité du Tout-Monde, 1990

Edouard Glissant

Initialement influencé par Marcel Broodthaers et General Idea, The Tropicool Company a reprise au premier l’exigence philosophique d’une distanciation critique vis-à-vis des rôles prêts-à-servir produits par la sociologie du monde de l’art et aux seconds la nécessité existentielle de se réinvestir intimement dans ce que l’on fait tout en échappant à la figure imposée de « l’artiste qui s’exprime en son nom ».

 

˗ À partir de quand commence-t-on à faire de l’art indifférents ?
˗ À partir du moment où l’on est moins artiste, où la nécessité du faire ne plonge ses racines que dans le souvenir. Je crois que mes expositions ont dépendu, et dépendent encore des souvenirs de l’époque où j’assumais la situation créatrice sous une forme héroïque et solitaire. Autrement dit – Autrefois : Lisez, regardez – Aujourd’hui : Permettez-moi de vous présenter... L’activité artistique – précisons : dans le contexte d›une circulation dans les galeries, les collections et les musées, c'est-à-dire quand les autres en prennent connaissance – serait le comble de l’inauthenticité ? L’on retrouve, peut-être, dans la tactique choisie pour engager la manoeuvre sur le terrain, une forme authentique de remise en question de l’art, de sa circulation, etc. Ce qui, indistinctement à tous les points de vue, justifie la continuité et l›expansion de la production. Reste, l’art comme production.

Marcel Broodthaers, 10 000 francs de récompense, 1974

Marcel Broodthaers

Notre époque cependant n’étant plus ni celle de Broodthaers ni celle de General Idea, les ciblent d’aujourd’hui sont forcément différentes de celles d’hier. Si la cible des années 60 et 70 étaient bien le Musée d’Art et son Directeur/Colonel (ou l’Idée d’Art comme Pouvoir) et celle des années 80 et 90 l’Artiste Contemporain à succès et la Galerie (le Mythe du Génie Artistique en lien avec la réussite économique et la reconnaissance médiatique), force est de constater que celle des années 2000 et 2010 est désormais l’Entreprise Mécène des arts et son président plus ou moins mégalomane. Aujourd’hui, le Mâlalpha de l’Art n’est plus ni le Musée/Directeur ni l’Artiste/Galerie mais bien l’Entrepreneur/Mécène. Et c’est la raison pour laquelle nous avons choisi d’investir de manière critique cette figure, de la détourner, de la phagocyter, de la réinventer en imaginant l’entreprise The Tropicool Company et le personnage de Président-Fondateur qui va forcément avec.

 

We wanted to be famous, glamourous and rich. That is to say we wanted to be artists and we knew that if we were famous and glamourous we could say we were artists and we would be. We never felt we had to produce great art to be great artists. 
General Idea, Glamour, 1975

La bonne critique est celle qui se fait de l’intérieur, celle qui accepte de s’intoxiquer avec ce qu’elle ne veut plus interroger, avec ce à quoi elle veut désormais apporter des réponses. Car nous ne voulons plus écouter ce qui pose et repose les mêmes questions forcément sans réponses car toujours formulées à partir d’une position extérieure à ce qu’elle entend problématiser. Les paroles se perdent, les virus prospèrent… « En toute chose il y a du bon » diton. Encore faut-il le chercher. C’est bien parce que les vrais directeurs / musés avaient un réel prestige à son époque que le faux directeur de Musée d’Art Moderne. Département des Aigles inventé par Broodthaers a été aussi envoûtant. C’est parce que la formule de l’artiste-à-succès était opérante à ce moment là que son dédoublement critique par General Idea a autant séduit.

 

Le savoir philosophique n’est pas seulement le résultat d’une réflexion approfondie, ni même une expression de soi en tant que sujet, mais le résultat d’une sorte de succès immunologique. La vérité doit être interprétée, à mon sens, comme un phénomène immunitaire que le discours du philosophe contemporain engendre à l’issue d’une série de vaccinations ou même d’auto-empoisonnements. Dans les réactions du penseur moderne émerge un noyau de vérité qui n’est autre que la lutte du système survivant dans une série de productions d’anticorps, logiques aussi bien que sémantiques, qui font barrage à l’envahissement de virus hostiles. Ce modèle est, selon moi, une bonne réponse à la question : qu’est-ce qu’une sagesse contemporaine ? Le penseur contemporain, c’est ce multitoxicomane, fort d’une longue série de petites morts et de réactions immunitaires, qui échappe à la définition classique et universitaire du logicien discursif. 
Peter Sloterdijk, Essai d’intoxication volontaire, 1999

Peter Sloterdijk

Or qu’y-a-t-il de bon dans la Forme de l’Entreprise telle qu’elle est communément acceptée en 2017 ? Qu’est-ce qui fait son efficace et que nous pouvons tous reprendre à notre compte? Quelle est cette irrésistible propension qui lui est propre et sur laquelle nous sommes libres de pouvoir surfer si nous nous constituons en entreprise, si nous décidons de faire entreprise comme on dit faire oeuvre ? La réponse est : une culture au sens de culture d’entreprise, de culture maison. Car si les entreprises fascinent tant, si elles ont cette tendance à marcher, à s’inscrire sans résistance dans le réel à long terme, c’est parce qu’on leur accorde spontanément le droit de créer leur monde propre, de s’instituer elle-même, de produire une culture sui generis sans avoir à être un auteur, une personne, une individualité bien identifiée. Autrement dit : de se constituer collectivement en marque. Et c’est cela qui explique que notre époque est l’époque des entreprises et des marques qu’elles ont créées ou qu’elles possèdent. Parce qu’elles seules créent à grandes échelles sans avoir à le faire en nom propre de nouvelles zones de différenciation dans la culture, de nouvelles formes de vie culturelles au sens de mondes de significations, de produits et de comportements. Ce que les artistes ni les musées ne pourront jamais accomplir si jamais ils l’avaient souhaité, à savoir réaliser le fantasme d’une bonne alliance des corps et des idées via des artefacts, les entreprises en tant que marques proactives ne cessent de le faire. Mieux : c’est là leur raison même d’être, ce qui explique leur prolifération comme le respect que nous leur portons malgré nous… parce que nous savons au fond de nous que nous sommes tous plus ou moins traversés, intoxiqués, marqués par elles.

 

En quoi Internet va-t-il changer le statut de l’oeuvre ? Est ce qu’il y aura de nouveau une collectivité de la création ? Va-t-on revenir à l’anonymat ? Après tout, Homère est anonyme. Nous ne savons rien de Shakespeare, et pourtant ce petit homme de Stratford-upon-Avon en sait plus que nous sur presque tout. Il est très possible que l’époque du grand « ego » du grand « moi » soit close. Elle est, du reste, très brève. Beethoven avait conscience d’être Beethoven. Mais je ne crois pas que Shakespeare ait jamais eu la moindre conscience d’avoir été Shakespeare.
Georg Steiner


 

Georg Steiner

Mais pourquoi cette capacité des entreprises à créer de nouvelles formes de vie culturelles est-elle si en phase avec notre époque ? Ou pourquoi notre époque est-elle celle des entreprises ? Nous répondons : parce que si les années 60 / 70 étaient celles de la contestation du pouvoir attaché aux institutions et les années 80 / 90 celles de la remise en question de l’autonomie du sujet, les années 2000 et 2010 sont celles d’une réconciliation entre sujet et institution, une retrouvaille qui n’est devenue possible qu’à partir du moment où le premier a cessé de croire à son originalité et que la seconde ne s’est plus prise au sérieux. Les années 60 / 70 était analytiques ou lacaniennes, les années 80 / 90 déconstructivistes ou derridiennes. Les années 2000 / 2010, elles, sont synthétiques (sphérologiques) ou sloterdijkienne (pour Peter Sloterdijk, l’auteur de la trilogie Sphères). Or les entreprises sont des machines à synthétiser. Et c’est pour cela que notre époque est celle des Entreprises, des Marques… Que de choses ne deviennent possibles, combien de rêves ne peuvent-ils se réaliser, d’entreprises se mener dès lors que des sujets post-analysés disposants d’une idée post-critiquée de l’art rencontrent un concept post-déconstruit de l’institution !

 

Je ne pense pas qu’il y ait un « moi » stable ou essentiel. Je suis un amalgame de tellement de choses : les livres que j’ai lus, les films que j’ai vus, les émissions de télévision que j’ai regardées, les conversations que j’ai eues, les chansons que j’ai chantées, les amours que j’ai aimés. En fait, je suis une création de tellement de gens et de tellement d’idées que j’ai l’impression d’avoir eu très peu de pensées et d’idées originales ; penser que n’importe laquelle de ces choses était originale serait aveuglément égoïste.
Kenneth Goldsmith, Théorie, 2015

La créativité individuelle appartient aux dogmes du capitalisme soft plutôt qu’à ceux des artistes en révolte : la fiction est partout.
Kenneth Goldsmith, Théorie, 2015

Kenneth Goldsmith

Nous le savons aujourd’hui, il n’y a rien de vrai car tout est inventé et cela est bon. Car cela veut dire que l’on n’a plus à être soi-même pour être quelqu’un et que nous pouvons être tout un chacun une institution pour les autres. Quel intérêt y-a-t-il encore aujourd’hui à critiquer une institution ou analyser son moi (ou le moi des autres) quand on a découvert que l’on pouvait créer de nouvelles institutions sans avoir à comprendre qui l’on est puisque l’on sera en même temps le coproduit de cette institution auto-inventée et productive d’idées, de comportements, de produits, de différences culturelles… et de souvenirs. On résout ainsi deux problèmes d’un coup : celui d’avoir à être quelqu’un et celui d’avoir à faire quelque chose. La grande question, nous dit Liam Gillick, qui a porté et traversé les années 90, et qui aurait aussi bien pu être le titre de la plupart des expositions de sa génération était : HOW TO BEHAVE ? Vingt ans plus tard, on ne peut plus poser la même question parce que l’on ne peut plus faire semblant de ne toujours pas savoir. WE KNOW HOW TO BEHAVE.

C’est lorsque le magma de ces réflexions a commencé à se refroidir que l’entreprise The Tropicool Company et le personnage du Président-Fondateur ont pris formes l’un dans l’autre comme un Golem au fond de sa boue. Une entreprise avec son nom (le mot Tropicool) déposé à l’INPI, son logo, son identité propre et aussi, bien sûr, un actif commercial - artistique c’est-à-dire les pièces la constituent en tant qu’oeuvre/entreprise non pas collective mais archipélique car réunies non par le fait d’une volonté individuelle de regrouper des choses éparses mais selon un mouvement d’agrégation non dirigé, non-organisé en amont, un mouvement d’inertie qui, dans le temps long, s’est déplacé par incidence et sérendipité, de Lieux en Lieux, de Relations en Relations, de Proches en Proches, d’Ami(e)s en Ami(e)s et d’Infra-mince en Infra-mince. Car la spécificité de la culture d’entreprise Tropicool, de la manière spécifique de penser et de faire tropicool, est d’être avant tout archipélique, et donc de ce fait totalement en phase avec notre époque, celle du Tout-Monde, qui ne l’est pas moins.

 

Le Tout-Monde est ce monde que vous avez tourné dans votre pensée pendant qu'il vous tourne dans son roulis… notre univers tel qu'il change et perdure en échangeant et, en même temps, change la "vision" que nous en avons.
Edouard Glissant, Traité du Tout Monde, 1997

 

The Tropicool Company est donc d’une chose deux autres. Une vraie entreprise avec numéro SIREN qui produit, tombe sur, trouve, collecte, montre, installe, vend des oeuvres. Et un faux entrepreneur, quelqu’un « qui s’y croit vraiment » : le Président-Fondateur Jonathan Chauveau-Friggiati. Cette fois-ci la fiction est du côté du producteur et le réel du côté de ce qui est produit. Si, au cours de l’année précédente (2016) l’accent a été mis sur l’aspect entrepreneurial de The Tropicool Company (avec un Art & Book Store rue Charlot dans le Marais parisien), il se déplace en 2017 au Consortium sur la figure de son bien-aimé Président-Fondateur.

 

Cela fait du biographique un lieu de la signification. A mesure que l’art est devenu plus spécifique, le biographique est devenu plus générique et plus spécial; une façon de présenter le spécifique dans une forme qui encourage plus de spécificités et plus de différence. L’art aujourd’hui est une affirmation de différence et non une affirmation de flexibilité. Les artistes fonctionnent dans des micro-communautés de discours qui sont contingents et logiques dans leur contexte propre. Celles-ci ont souvent une dimension générationnelle. Les artistes actuels sont pris dans des limites générationnelles.
Liam Gillick, Qu’y-a-t-il de bon dans le travail ?, 2012

Liam Gillick

The Tropicool Company met en effet en scène dans la Rotonde du Consortium l’intimité du Président-Fondateur, son « intérieur », à travers une série de trois installations qui font le tour des trois pièces principales de son appartement : La Chambre, Le Bureau et Le Salon. C’est la rançon du succès. Comme on dit. Il faut que le créateur supposé finalement se dévoile, que l’entreprise montre la créature sous son emprise. Et donc que The Tropicool Company décrive en creux, par défaut, par l’entremise de la décoration de ces trois pièces, la personnalité de celui qui est censé les habiter mais qui en sera en fait le grand absent. On finit forcément par s’intéresser à un moment donné plus à la personne elle-même qu’à ce qu’elle fait. Et c’est une bonne chose. D’en revenir à l’humain. Ce devenir people de l’entreprise… même si il n’y absolument rien dans tout cela d’authentique, même si tout cela n’est bien sûr qu’une promotion déguisée… parce que l’on aime ce que l’on fait et que cela fait partie du storytelling, celui de la belle histoire d’une Entreprise, de ce qu’elle défend, et de son Président – Fondateur. Partir d’un cliché, n’est-ce pas encore la meilleure manière de ne pas tomber dedans ? Alors ? What’s the secret behind the orange door ? Les expositions cherchent souvent à justifier leurs présences par le fait qu’elles « mettent quelque chose en question ». Il est peut-être temps de commencer à apporter des réponses. Et la nôtre porte comme nom, after Broodthaers, celui d'Entreprise d’Art Tropicool Département des Toucans, un endroit, ce Lieu, où nous nous retrouvons lorsqu’on est passé d’une General Idea à une Tropicool Idea.

 

Le silence de Duchamp - tout comme celui du Président-Fondateur de The Tropicool Company - est ouvert. Il affirme que l’art est l’une des formes les plus élevées de la vie mais à la condition que le créateur échappe à un double piège : l’illusion de l’oeuvre d’art et la tentation de prendre le masque d’artiste. L’une et l’autre nous pétrifient : la première fait d’une passion une prison, la seconde d’une liberté une profession.
D’après Octavio Paz, Marcel Duchamp ou le Château de la Pureté, 1967

Président fondateur de Tropicool company

Président fondateur de Tropicool company

Marcel Duchamp

Marcel Duchamp