The Tropicool Company
The Tropicool Company

Philosophie


NOT IN MY NAME
Entreprise d'Art Tropicool.

Département des Toucans.
Un essai de Jonathan Chauveau-Friggiati

 

            Extensivement influencé par Marcel Broodthaers et GENERAL IDEA, le Président-Fondateur de The Tropicool Company a repris au premier l’exigence philosophique d’une distanciation critique par rapport aux rôles prêts-à-portés produits par la sociologie du monde de l’art et aux seconds la nécessité existentielle de s’investir intimement dans ce que l’on fait tout en échappant à la figure imposée de « l’artiste qui s’exprime en son nom (propre) ».

Travailler seul à l’intérieur d’un groupe est une contradiction au coeur de la pratique actuelle de l’art. Le renoncement à l’autonomie individuelle de la personne artistique au profit du travail collectif est toujours le fruit d’une décision renouvelée. Au sein de la communauté du savoir flexible en revanche, l’affirmation de la pratique individuelle doit toujours être incluse dans les moments de partage des idées par l’équipe.

Liam Gillick, Qu’y-a-t-il de bon dans le travail ?, 2012

            Notre époque cependant n’étant plus ni celle de Broodthaers ni celle de GENERAL IDEA, les quartiers généraux d’aujourd’hui sont forcément différents de ceux d’hier. Si les Q.G. des années 60 et 70 étaient bien le Musée d’Art et son Directeur/Colonel (ou l’Idée d’Art comme Pouvoir) et celui des années 80 et 90 l’Artiste Contemporain à succès et la Galerie (le Mythe du Génie Artistique en lien avec la réussite économique et la reconnaissance médiatique), force est de constater que celui des années 2000 et 2010 est désormais l’Entreprise Mécène des arts et son/sa Président(e).

Marcel Broodthaers

˗ À partir de quand commence-t-on à faire de l’art indifférents ?
˗ À partir du moment où l’on est moins artiste, où la nécessité du faire ne plonge ses racines que dans le souvenir. Je crois que mes expositions ont dépendu, et dépendent encore des souvenirs de l’époque où j’assumais la situation créatrice sous une forme héroïque et solitaire. Autrement dit – Autrefois : Lisez, regardez – Aujourd’hui : Permettez-moi de vous présenter... L’activité artistique – précisons : dans le contexte d›une circulation dans les galeries, les collections et les musées, c'est-à-dire quand les autres en prennent connaissance – serait le comble de l’inauthenticité ? L’on retrouve, peut-être, dans la tactique choisie pour engager la manoeuvre sur le terrain, une forme authentique de remise en question de l’art, de sa circulation, etc. Ce qui, indistinctement à tous les points de vue, justifie la continuité et l›expansion de la production. Reste, l’art comme production.

Marcel Broodthaers, 10 000 francs de récompense, 1974

           

Aujourd’hui, le/la Mâlalpha de l’Art n’est plus ni le Directeur/Musée ni l’Artiste/Galerie mais bien l’Entrepreneur/Mécène qui les a supplantés. Et c’est la raison pour laquelle nous avons investit de manière critique cette figure omniprésente dans nos existences, afin de la détourner, de la phagocyter, de la délirer et de la réinventer en créant l’entreprise The Tropicool Company et le personnage du « Président-Fondateur » qui lui va forcément comme un gant.         

We wanted to be famous, glamourous and rich. That is to say we wanted to be artists and we knew that if we were famous and glamourous we could say we were artists and we would be. We never felt we had to produce great art to be great artists. 

General Idea, Glamour, 1975

            La bonne critique est celle qui se fait de l’intérieur en acceptant de s’intoxiquer avec ce qu’elle ne veut plus interroger mais à quoi elle veut désormais apporter des réponses. Car nous n’écoutons plus ce qui pose et repose les mêmes questions forcément sans réponses car toujours formulées à partir d’une position extérieure à ce qu’elles entendent problématiser. Les paroles se perdent, les virus prospèrent… 

            « En toute chose il y a du bon » dit-on. Encore faut-il le chercher : c’est bien parce que les vrais directeurs / musées avaient un réel prestige à son époque que le faux directeur du « Musée d’Art Moderne. Département des Aigles » de Broodthaers a été aussi pertinent ; et c’est également parce que la formule de l’artiste-à-succès-qui-se-met-en-scène était opérante à ce moment là que son dédoublement critique par GENERAL IDEA a tapé dans le mille.

           

Qu’y-a-t-il de bon, donc, dans la Forme de l’Entreprise telle qu’elle est communément comprise, acceptée et vécue aujourd’hui ? Qu’est-ce qui fait son efficace et que nous pouvons tous reprendre à notre compte ? Quelle est cette irrésistible propension qui lui est propre et sur laquelle nous sommes tous libres de pouvoir surfer si nous nous constituons en entreprise, si nous décidons de « faire entreprise » comme on dit "faire œuvre" ?

            La réponse est : une culture. Mais pas n’importe quelle culture. Une culture au sens de culture d’entreprise, de « culture maison». Car si les entreprises fascinent tant, si elles ont tendance à « marcher », à s’inscrire sans trop de résistance dans le réel de nos pensées et de nos corps à long terme, c’est parce qu’on leur accorde spontanément le droit de s’instituer elles-mêmes, de produire une culture sui generis afin d’inventer et de développer des univers créatif propre et dont le but explicite est de mettre en place une stratégie de « possession », et tout cela sans avoir à faire reposer la légitimité de cette intention sur l’originalité d’une individualité créatrice ou la préexistence d’une tradition respectée. Autrement dit : de se constituer collectivement ad hoc en marque porteuse et exportatrice de valeurs éthiques.

            C’est cela qui explique la raison pour laquelle notre époque est celles des entreprises et des marques qu’elles créent ou possèdent. Parce qu’elles seules créent à grandes échelles sans avoir à le faire sous la bannière d’un nom propre ou au nom de l’art de nouvelles zones de différenciations dans la culture, de nouvelles formes de vie culturelle au sens de mondes de significations, de comportements et d’objets.

Peter Sloterdijk

Le savoir philosophique n’est pas seulement le résultat d’une réflexion approfondie, ni même une expression de soi en tant que sujet, mais le résultat d’une sorte de succès immunologique. La vérité doit être interprétée, à mon sens, comme un phénomène immunitaire que le discours du philosophe contemporain engendre à l’issue d’une série de vaccinations ou même d’auto-empoisonnements. Dans les réactions du penseur moderne émerge un noyau de vérité qui n’est autre que la lutte du système survivant dans une série de productions d’anticorps, logiques aussi bien que sémantiques, qui font barrage à l’envahissement de virus hostiles. Ce modèle est, selon moi, une bonne réponse à la question : qu’est-ce qu’une sagesse contemporaine ? Le penseur contemporain, c’est ce multitoxicomane, fort d’une longue série de petites morts et de réactions immunitaires, qui échappe à la définition classique et universitaire du logicien discursif. 

Peter Sloterdijk, Essai d’intoxication volontaire, 1999

           

 

Ce que les artistes et les musées ne pourront jamais accomplir si jamais ils l’avaient souhaité, à savoir chercher à accomplir au niveau de la réalité quotidienne le fantasme utopique d’une alliance des corps et des idées via des artefacts et des normes existentielles, les entreprises en tant que marques proactives anonymes ne cessent de le faire.

            Mieux : c’est là leur raison d’être même, ce qui rend compte de leur prolifération, de leur inventivité, de leur succès et du respect que nous leur portons… parce que nous savons que, quelque part, nous sommes tous plus ou moins traversés, intoxiqués, «marqués» à vie par elles… à nos corps défendant… ou désirant.

Georg Steiner

En quoi Internet va-t-il changer le statut de l’oeuvre ? Est ce qu’il y aura de nouveau une collectivité de la création ? Va-t-on revenir à l’anonymat ? Après tout, Homère est anonyme. Nous ne savons rien de Shakespeare, et pourtant ce petit homme de Stratford-upon-Avon en sait plus que nous sur presque tout. Il est très possible que l’époque du grand « ego » du grand « moi » soit close. Elle est, du reste, très brève. Beethoven avait conscience d’être Beethoven. Mais je ne crois pas que Shakespeare ait jamais eu la moindre conscience d’avoir été Shakespeare.
Georg Steiner

            Mais pourquoi cette capacité des entreprises à créer de nouvelles formes de vie culturelle est-elle si en phase avec notre époque ? Autrement dit : pourquoi notre époque est-elle celle des entreprises ? Nous répondons : parce que si les années 60 / 70 étaient celles de la contestation du pouvoir attaché aux institutions et les années 80 / 90 celles de la remise en question de l’autonomie du sujet, les années 2000 et 2010 sont celles d’une réconciliation entre sujet et institution, une retrouvaille qui n’est devenue possible qu’à partir du moment où le premier a cessé de croire à son caractère original et que la seconde ne s’est plus prise au sérieu

 

Kenneth Goldsmith

Je ne pense pas qu’il y ait un « moi » stable ou essentiel. Je suis un amalgame de tellement de choses : les livres que j’ai lus, les films que j’ai vus, les émissions de télévision que j’ai regardées, les conversations que j’ai eues, les chansons que j’ai chantées, les amours que j’ai aimés. En fait, je suis une création de tellement de gens et de tellement d’idées que j’ai l’impression d’avoir eu très peu de pensées et d’idées originales ; penser que n’importe laquelle de ces choses était originale serait aveuglément égoïste.

La créativité individuelle appartient aux dogmes du capitalisme soft plutôt qu’à ceux des artistes en révolte : la fiction est partout.

Kenneth Goldsmith, Théorie, 2015

 

 

 

Les années 60 / 70 était analytiques ou lacaniennes, les années 80 / 90 déconstructivistes ou derridiennes. Les années 2000 / 2010, elles, sont synthétiques (sphérologiques) ou sloterdijkienne (pour Peter Sloterdijk, auteur de la trilogie « Sphères »). Or les entreprises sont des machines à synthétiser. Et c’est pour cela que notre époque est celle des Entreprises, des Marques… Que de choses ne deviennent possibles, combien de rêves ne peuvent-ils se réaliser, d’entreprises se mener dès lors que des sujets post-analysés disposants d’une idée post-critiquée de l’art rencontrent un concept post-déconstruit de l’institution !

            Nous le savons aujourd’hui, rien ne peut être dit « faux » car tout est inventé et c’est une bonne chose. Car cela veut dire que l’on n’a plus à devenir soi-même pour être quelqu’un et que nous pouvons être tout un chacun une institution porteuse pour les autres. Quel pertinence y-a-t-il encore aujourd’hui à critiquer une institution ou analyser son moi (ou le moi des autres) quand on a découvert que l’on pouvait créer de nouvelles institutions sans avoir au préalable à comprendre qui l’on est « vraiment » puisque l’on sera en même temps coproduit par cette institution auto-inventée et productive d'objets, d’idées, de comportements, d’événements…  et de souvenirs.

Edouard Glissant

Le Tout-Monde est ce monde que vous avez tourné dans votre pensée pendant qu'il vous tourne dans son roulis… notre univers tel qu'il change et perdure en échangeant et, en même temps, change la "vision" que nous en avons.
Edouard Glissant, Traité du Tout Monde, 1997

      Deux problèmes sont ainsi résolus d’un coup : celui d’avoir à être quelqu’un et celui d’avoir à faire quelque chose. La grande question, nous dit Liam Gillick, qui a porté et traversé les années 90, et qui aurait aussi bien pu être le titre de la plupart des expositions de sa génération était : HOW TO BEHAVE ? Vingt ans plus tard, on ne peut plus poser la même question parce que l’on ne peut plus faire semblant de ne toujours pas savoir. WE KNOW HOW TO BEHAVE

Liam Gillick

 
 
 
 
 
Cela fait du biographique un lieu de la signification. A mesure que l’art est devenu plus spécifique, le biographique est devenu plus générique et plus spécial; une façon de présenter le spécifique dans une forme qui encourage plus de spécificités et plus de différence. L’art aujourd’hui est une affirmation de différence et non une affirmation de flexibilité. Les artistes fonctionnent dans des micro-communautés de discours qui sont contingents et logiques dans leur contexte propre. Celles-ci ont souvent une dimension générationnelle. Les artistes actuels sont pris dans des limites générationnelles.

Liam Gillick, Qu’y-a-t-il de bon dans le travail ?, 2012

           

 

C’est lorsque le magma de ces réflexions a commencé à se refroidir que le personnage du Président-Fondateur de l’entreprise The Tropicool Company a pris forme tel un Golem du fond de sa boue. Une vraie entreprise avec son nom original (le mot Tropicool est déposé à l’INPI), son logo, sa « culture maison », son éthique et ses méthodes propres (choisies) d’organisation et de régulation internes.

 Le Marchand de Sel

Le Marchand de Sel

 
Le silence de Duchamp - tout comme celui du Président-Fondateur de The Tropicool Company - est ouvert. Il affirme que l’art est l’une des formes les plus élevées de la vie mais à la condition que le créateur échappe à un double piège : l’illusion de l’oeuvre d’art et la tentation de prendre le masque d’artiste. L’une et l’autre nous pétrifient : la première fait d’une passion une prison, la seconde d’une liberté une profession.

D’après Octavio Paz, Marcel Duchamp ou le Château de la Pureté, 1967
 Le Président-Fondateur

Le Président-Fondateur