The Tropicool Company
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Bibendum

BIBENDUM MON AMOUR
JONATHAN CHAUVEAU-FRIGGIATI

Pourquoi le Bibendum ?
Il y a des obsessions qui se transmettent comme des virus. Celle que je viens d’attraper s’appelle Bibendum et c’est l’artiste Stephen Loye qui me l’a inoculé. Né en 1989, Stephen Loye - dont l’allure corporelle même est celle d’un Bibendum fait homme - réalise depuis plusieurs années une enquête sur les mythologies de l’Auvergne contemporaine. Pour cela, il s’est rendu au plus près des Volcans, au-dessus puis au-dessous, là où le « Pays Vert » s’est littéralement formé, là où la France de Gergovie est née. Et qu’a-t-il trouvé ? Ce qu’il savait déjà et qui était partout : ce Dieu non caché depuis toujours révélé qui s’appelle le Bibendum. Le Bibendum, Zeus rigolard, transformiste et omnipotent. Le Bibendum, roi activiste qui règne sous une infinité de formes sur un immense territoire géographique autant que mental. Le Bibendum, fantôme débonnaire qui hanta au son de la viole les nuits de l’artiste lequel, pour l’exorciser à tout jamais - ou pour pouvoir l’évoquer à loisir - a créé le film « Compact ». Chuchotant, incantatoire, mémorielle, tellurique, crépusculaire, « Compact » a été inspiré à Stephen Loye par les mots du roman éponyme du grand écrivain Maurice Roche (natif de Gaillard, un quartier de Clermont-Ferrand) et réalisé à partir de la masse considérable d'archives audiovisuelles produite par le tissu d'entreprises locales et tout particulièrement Michelin. C’est donc lui, Stephen « The Bib Wizard » Loye a.k.a. « Doctor Strangeloye », qui m’a initié aux arcanes secrets de la Bibologie Universelle, lui et ce film qui m’ont soufflé ce texte, spin off littéraire d’une œuvre cinématographique qui aurait aussi bien pu s’appeler : How I Learned to Stop Worrying and Love the Bibendum.

Voir le film « Compact » : https://vimeo.com/222712633  

Mot de passe : Président

Qu’est-ce que le Bibendum ?
Le Bibendum c’est le bib en homme, le bib en l’homme, le bib de l’homme, c’est-à-dire ce qu’il y a de bib en chaque homme, ce qui nous rend bib en tant qu’homme car le bib est le propre de l’homme qui, on le sait car c’est une loi de nature, ont tous un bide et un nombril. Le bib en l’homme c’est ainsi ce qui fait toujours de lui le nombril du monde puisque le monde entier tourne autour de lui. 

Qui a créé le Bibendum ?
Le Bibendum est un golem c’est-à-dire une créature vivante d’allure à peu près humaine créée de mains d’hommes. Et l’homme en question c’est Monsieur Edouard Michelin en personne (1859 – 1940) qui, pour la petite histoire, a été élève de l'école des beaux-arts de Paris et même tenté une carrière d'artiste-peintre tout comme son père avant que le destin ne le rattrape et qu’il ne soit obligé de reprendre l’entreprise familiale de pneumatique. Un jour de 1894, devant un stand promotionnel où des pneus sont empilés pour évoquer une forme humaine, il s’exclame : C’est çà ! Nous l’avons !  Voilà notre homme, notre symbole ! Quelque temps après, le dessinateur O’ Galop montre à Monsieur Michelin des projets d’affiches publicitaires. Parmi eux, c’est une image refusée par une brasserie qui retient l’attention de l’industriel. On y voit un homme d’un bel embonpoint, supposé être Gambrinus, qui brandit une chope de bière en s’exclamant, d'après une expression du poète antique Horace : « Nunc est bibendum ! » (« C’est maintenant qu’il faut boire ! »). La coupe était pleine. Le Bibendum était né. Et on allait en boire jusqu’à plus soif. Depuis, ce golem de gomme est devenu au fil du temps, des effigies, des campagnes publicitaires et des déclinaisons commerciales, une sorte de monstre inversé c’est-à-dire souriant et plein de grands airs, d’énergie, de gentillesse, de légèreté, de certitudes et de bonnes intentions : le Bibendum est en effet celui qui vous évite un mauvais accident tout en vous indiquant le bon itinéraire à suivre. Des pneus résistants et des cartes routières précises et c’est parti mon bibi ! Avec le Bibendum on sait qu’on arrivera entier à bon port. Avec le Bidendum on peut faire des projets à plusieurs. Avec le bibendum le territoire devient une carte, l’obstacle un ami que l’on franchit à tout à l’allure et les distances un plaisir à consommer sur les chapeaux de roues. Le Bibendum est notre compagnon de route, d’une route sans trou noir comme sa peau de caoutchouc blanc. Le Bibendum c’est la garantie d’une vie lisse, cohérente, fluide et sans dérapages ou alors contrôlés. Et c’est en toute logique qu’il est devenu l’une des mascottes ultimes et plus que jamais d’actualité du capitalisme industriel conquérant dans la mesure où il incarne dans son être-de-fiction même la plupart des ses aspirations utopiques. N’a-t-il d’ailleurs pas été élu « meilleur logo du siècle » par un jury international en l’an 2000 ?...

Où est le Bibendum ?
Au début était le bib. À la fin aussi. Surtout quand on naît, grandit, vit et meurt à Clermont- Ferrand où le Bidendum est là-bas comme l’air que l’on respire : c’est une évidence et une omniprésence vitale dont on n’imagine même pas pouvoir se passer une seule seconde. Sans Michelin, Clermont-Ferrand ne serait en effet aujourd’hui qu’une petite bourgade française parmi tant d’autres… Et on se prend à imaginer des bibâtisseurs construisant la bonne ville de Clermont de leurs propres mains, golems à leurs tours démiurgiques. Le bib est en fait une sorte de nounou universelle, celle qui nous accueille à notre naissance et qui nous donnera le biberon toute notre vie jusqu’au seuil de notre dernière demeure, ce garage hermétique. À Clermont on est biberonné à vie car il n’y a pas d’existence imaginable sans bib. À Clermont, le Bib c’est la vie car les dés sont là-bas bibés dès le départ de la course, réussissant au passage le tour de force philosophico-énergétique d’associer dans son être une force masculine à fonction maternante. C’est un golemère…. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à revoir cette fameuse pub Michelin où le bib en dessin animé berce dans ses bras un nouveau né tout en le couvant avec le regard attendri et aimant d’une jeune mère. Les « bibs », n’est-ce pas le petit nom que l’on utilise quotidiennement pour parler des personnes employées (à vie bien évidemment) chez Michelin ? 

Et les femmes dans tout çà ?
Le mot bib est un mot allemand qui veut dire bourrelet. Or, c’est bien connu, les femmes n’aiment pas les bourrelets. Le bourrelet, cependant, est rassurant car il amorti les chocs. Le Bibendum possède ainsi des connotations masculine classiques puisqu’il a pour fonction essentiel de suggérer joyeusement la sécurité parfaite mais aussi ce qui tient bon (au sol), qui ne ripe pas et sur quoi on peut compter justement parce que l’on sait que l’on peut forcer dessus, le pousser à bout, tester ses limites pour savoir à quoi s’en tenir. De ce point de vue là, le Bibendum apparaît comme un phantasme féminin. Le Bibendum, le bib en l’homme, le bib de l’homme est ce qui protège l’homme et la femme, ce qui les bib de toutes parts et, en les bibant, les rend complètement bib l’un de l’autre. La femme aime en conséquence le bib de l’homme et en elle car avec lui elle se sent au centre de son monde c’est-à-dire près de son nombril, là où son nom brille en toute lettre. Mais le bib en lui même n’a pas de sexe car c’est un ange replet et satisfait de lui-même qui appartient à tous les genres et mange à tous les râteliers.

Y-a-t-il un anti-Bibendum ? 
Le Bibendum a un demi-frère maléfique plus ancien que lui : Frankenstein créé par Mary Shelley en 1808.  Car si le bib vit d’une vie adhérente et sans fuite, Frankie vit d’une vie en lambeaux qui fuit devant son propre désastre. Si le bib est la vie pleine d’elle-même, c’est-à-dire d’air, de rien, Frankie est la vie vidée d’elle-même mais remplie d’organes. Le bib est la vie compacte, Frankie la vie rapiécée. Les dessins même que leur corps font s’opposent termes à termes : aux lignes propre, nettes et sans hésitations qui relient solidement entre eux les homogènes bourrelets – pneus du bib, répondent les cicatrices en zigzag sales et prêtes à céder qui maintiennent cahin-caha les différentes parties de corps qui forment ensemble celui de Frankie. Le bib est fort. Franckie est fragile. Le bib rit. Frankie pleure. Le bib gagne. Frankie perd. Le bib enfante sans cesse de nouveaux petits bibs quand Frankie ne cesse de mourir à chaque lecture. Au fond, la fragilité et la tristesse de Frankie nous émeuvent profondément là où la confiance divine et le bonheur sans faille du bib nous effrayent souterrainement. Le bib impressionne mais Frankie donne à réfléchir. Il faudrait imaginer un combat à mort entre Frankie et le bib comme entre Goldorak et Godzilla. Qui gagnerait ? Frank en perçant la peau du bib avec les clous qui traversent son corps ? Où le bib en roulant de lui-même sur le corps à démembrer de Frankie ? 

Le Bibendum a-t-il des cousins ?
Non. Mais il a un oncle d’Amérique : Mickey Mouse.

Que dit le Bibendum ?
Le bib ne dit rien. C’est nous qui parlons le bib. Je bibe. Tu bibes. Il bibe. Nous bibons. Vous bibez. Ils bibent. Qu’ils bibassent toute la nuit ne m’étonne guère ! Allez encore un petit bib ? Ça vous bib pas ? Nunc est bibendum !

 

Jonathan Chauveau-Friggiati