The Tropicool Company
The Tropicool Company

being there

Le réel sans double.

À propos du film Being There (1973) de Hal Ashby

lien du film: https://www.youtube.com/watch?v=IEb6fxpbcDo

C’est un des mystères attachés à la condition humaine que le domaine de l’inexistant ait presque toujours la part la plus belle par rapport au domaine de l’existant. Cet attrait de l’irréel au détriment du réel constitue la folie majeure, propre à l’humanité, que Montaigne analyse et illustre tout au long des Essais, avec un mélange d’émerveillement et d’irritations sans cesse renouvelés : « nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà » ; « nous pensons toujours ailleurs ». Tel est, pour le résumer d’un mot, le grand « dérèglement de notre esprit » qu’on n’aura jamais fini d’élucider et auquel « nous ne dirons jamais assez d’injures ». Un processus de détournement de l’attention distrait le regard des objets existants pour le faire glisser en direction des objets qui n’existent pas, ou du moins n’existent plus ou pas encore, ou n’existent pas ici mais ailleurs, ou enfin existent bien mais ne sont d’aucun « rapport » - dans le double sens de relation logique et d’intérêt économique – avec celui qui s’y investit tout entier. La folie est moins une récusation de l’existence que son déplacement en terre étrangère : l’existence est admise, mais à la condition de la priver de ses paramètres spatio-temporels qui seuls rendraient possible son accès à la réalité.
Principe de sagesse et de folie.
Clément Rosset
Minuit, 1991

    Joué par Peter Sellers, Chauncey, le héros du film« Being there » (1973) de Hal Ashby, est un personnage sans profondeur, benêt, simplet, « dumb as a jackass » selon l’expression de sa nourrice qui a pourtant beaucoup d’affection pour lui. Chauncey est en effet incapable de voir plus loin que le bout de son nez car dépourvu de cette capacité mentale de base qui permet à tout un chacun de s’élever au dessus de la simple réalité des choses en les pensant, c’est-à-dire en leur rajoutant une couche interprétative de sens, action quasi-naturelle qui suffit à nous dé-coller le nez d’un réel supposé forcément bête quand il ne « signifie » rien d’autre que lui-même. La raison de cette niaiserie congénitale tient au fait qu’il a passé toute son existence (il a la cinquantaine) enfermé entre les quatre murs d’un jardin dont il avait la responsabilité en tant que jardinier employé au service du maître de maison. 

    Lorsque le film commence, ce dernier, appelé « the old man », vient de mourir et Chauncey est chassé hors de son petit coin de paradis par les exécuteurs testamentaires tel Adam par Dieu du jardin d’Eden… à cette différence d’importante qu’il n’est pas chassé pour avoir fauté mais tout simplement parce que, d’une part, il n’est pas chez lui et que, d’autre part, il serait totalement étranger à son esprit de revendiquer un quelconque droit à rester là n’étant pas mentalement capable de développer une quelconque forme d’attachement passionnel aux choses de la vie. Une fois lancé – plutôt que jeté donc – dans « le monde réel », qui se trouve être celui de Washington DC au début des années 70, l’histoire de Chauncey-le-jardinier commence, une histoire qui le mènera en un temps record à devenir le futur candidat des Républicains à la Présidence des Etats-Unis, une décision réfléchie prise par les caciques du Parti à l’éléphant sur laquelle se clôt le film. Que s’est-il passé entre temps ?

    Renversé par la voiture de la femme d’un homme richissime et premier donateur du parti en question, Chauncey est rapidement introduit dans l’entourage du Président « Bobby ». Lequel, comme tous les autres membres de ce premier cercle, sont immédiatement séduits et fascinés par cet homme à l’allure et aux mots véritablement simples mais qu’ils interprètent tous comme la marque d’une noblesse d’âme et d’une grande profondeur d’esprit. A chaque question qu’on lui pose, Chauncey répond de la seule manière qu’il connaisse c’est-à-dire comme un jardinier, ce qui donne lieu à une savoureuse conversation avec le POTUS. Celui-ci lui demande son avis au sujet de l’économie américaine et si il faut, oui ou non, lui donner un coup de pouce pas très libéral. À quoi Chauncey, qui sent qu’on lui pose une question importante, répond par la seule chose importante à ses yeuxet qui est la description du cycledes saisons : comme nous sommes en hiver, le jardinier explique que si les racines sont saines il ne faut pas s’inquiéter car, dans ce cas, il y aura des fruits à récolter au printemps etc… autant de platitudes - mais qui sont en fait des notions taoïstes classiques d’attention au cycle naturel des transformations silencieuses où la patience du laisser agir fait figure d’action sage entre toutes - que d’aucuns prennent pour de profonds adages. Ceux-ci déterminant effectivement par la suite la politique économique américaine, Chauncey est propulsé au rang de personnage public dans les médias nationaux en tant que conseiller très spécial de la présidence états-unienne (il fait une apparition télé, se rend à un gala… ). 

        Toutes les rencontres que fait l’homme aux mains vertes au cours du film sont à l’image de cette discussion avec le Président c’est-à-dire qu’ils enchante littéralement tous ses vis-à-vis au cours de dialogues qui sont en fait tous autant d’immenses et délicieux quiproquos leur faisant voir un vieux sage en lieu et place du simple d’esprit qu’il est. Mais pourquoi ? Parce que tout le monde, à sa seule exception près, voit double, c’est-à-dire dé-double le réel en interprétant la réalité de ses paroles (comme de toute chose en générale). Sobre quand tous les autres sont souls et voient double pour reprendre une comparaison du philosophe Clément Rosset, Chauncey est un bloc de réel. Un réel sans double car non-dédoublé par une vision ivrogne de l’existence. S’exprimant et existant dans un langage « à-plat », sans double sens ni sous-entendus, Chauncey est ainsi comme le réel c’est-à-dire qu’il n’a pas idée d’être autre chose que ce qu’il est, d’imaginer à sa plus-value en pensant à ce qu’il pourrait être d’autre car il n’y a rien d’autre pour lui que ce qui est c’est-à-dire le réel qui, de par sa nature même est ce qui n’interprète rien et est sans interprétation possible. le réel, ce qui est là, dépourvu de sens, parfaitement contingent et totalement nécessaire. Le réel, cette complétude absurdement bête que seule la folie interprétative des humains dédouble par la pensée en autre chose que ce que c’est, ce qui les fait justement systématiquement passer à côté, en dessous, au-dessus et au-delà du réel vers quelque chose d’irréel. Le réel, cet « être-là » au sens de « je suis là et pas ailleurs », ce being there, qui donne donc son titre au film.

     Si il est bien un film qui illustre parfaitement l’expression « Aux innocents les mains pleines » c’est bien Being there. Là où tout le monde est perdu « dans ses pensées », lui, le gentil ahuri, se tient tout simplement là, là où il est, dans la joie stupide et non feinte de l’ici et maintenant qui fait advenir sans discontinuité un réel sans ombre car il se tenant dans la lumière innocente d’un devenir au présent qui le fait, au sens propre comme au sens figuré, « marcher sur l’eau » tout au long du film, vision fantastique et christique sur laquelle le film se clôt magnifiquement. « Seul un Dieu pourrait encore nous sauver » a énoncé mystérieusement Martin Heidegger à la fin de sa vie en 1966. « Seul un imbécile heureux pourrait encore nous sauver » lui répond en échos ce film.

          Jonathan Chauveau-Friggiati